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FIL D'ACTUALITÉ

Aux Panafricains qui ignorent le Marxisme-Léninisme de Cheikh Anta Diop




Diagne Fodé Roland

L’impérialisme et le néocolonialisme ont réalisé la prouesse d’imposer la croyance fausse que le marxisme-léninisme, le Communisme est "étranger" à l’Afrique. Ce mensonge attrape nigaud est devenu une chanson reprise par les libéraux, les socialistes libéraux, les ex-leaders de la gauche historique et même malheureusement une certaine intelligentsia africaine parfois nationaliste dont le sport favori est d’importer les recettes libérales dictées par les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale, G7, OMC, etc).
Il n’y a rien de plus absurde que de considérer que le capitalisme colonial puis néocolonial soit adapté à l’Afrique, mais pas le socialisme scientifique. La bourgeoisie, les féodaux et la soi-disant élite apatrides africains répètent ces contre-vérités parce qu’ils sont les classes sociales sur lesquelles l’impérialisme s’appuie pour maintenir nos pays dans les griffes de la dépendance coloniale et néocoloniale.
Les intérêts de ces classes sociales sont directement liés à la mainmise impérialiste parce qu’elles sont dans un rapport de servilité volontaire aux maîtres dominants. Ce qui caractérise fondamentalement ces bourgeois et féodaux du pays, c’est qu’ils ont abdiqué volontairement sur leur propre intérêt de classe pour se contenter de la place de sous fifres, de sous traitants et abandonner tout projet de contrôler pour ses propres intérêts l’économie nationale. D’où son rôle principal est d’empêcher le développement au sein de l’économie nationale de "capitaines d’industries" nationaux. Voilà d’où vient par exemple l’accaparement de la distribution dans nos pays par les Auchan, Carrefour, lesquels grandes surfaces en France et en Europe sont en train de fermées pour s’y reconvertir à la vente en ligne. D’où les privatisations de l’eau, de la téléphonie, des chemins de fer, des ports, des aéroports, et autres secteurs stratégiques auparavant nationalisés.
Ces classes sociales prédatrices "nationales" ne sont non plus opposées au panafricanisme. Il en est de même de l’impérialisme qui, dans le cas français, faisait à sa manière du "panafricanisme" en unifiant sous le label "d’AOF" (Afrique Occidentale Française) et "d’AEF" (Afrique Equatoriale Française), avec l’accord des chefs d’Etats néocoloniaux, les futurs Etats balkanisés pour les réunir ensuite dans le "panafricanisme" monétaire des zones CFA.
C’est la preuve que le "panafricanisme" peut être aussi un instrument politique de l’esclavage colonial et semi-colonial. Le "panafricanisme" a été aussi un projet du sionisme noir avec Marcus Garvey, lequel s’accordait parfaitement avec le Ku Klux Klan (KKK) raciste et fasciste aux Etats Unis contre le mouvement de libération des noirs esclaves puis victimes de l’apartheid du Jim Crow aux USA. En effet, Marcus Garvey et le KKK partageaient le but du "retour des noirs" états-uniens en Afrique. Le premier pour fonder sa République noire en Afrique et le second pour se débarrasser des minorités noires après l’esclavage.
Voilà pourquoi, les premiers communistes africains – Lamine Arfan Senghor et Tiémokho Garang Kouyaté – opposaient aux "panafricanisme" et au "panégrisme" de Marcus Garvey "l’union libre des peuples libres" d’Afrique comme projet panafricain de libération nationale et d’émancipation sociale.
Il y a donc "panafricanisme" et "panafricanisme" dont le contenu national et social progressiste diffère radicalement sans se payer de mot. Or, les travaux scientifiques de décolonisation de l’histoire africaine et d’armement culturel des luttes de libération nationales de Cheikh Anta Diop ont été jusqu’ici instrumentalisés par une ribambelle de charlatans pour effacer toutes les frontières entre "panafricanisme" bourgeois, petit-bourgeois réformiste et panafricanisme révolutionnaire. Les travaux de Cheikh Anta Diop ont été manifestement inspirés par le matérialisme historique et dialectique du communisme scientifique.
C’est pourquoi Ferñent publie la préface de 1954 de Nations Nègres et Culture rédigée de la main du grand Egyptologue Cheikh Anta Diop afin que la jeune génération de révolutionnaires anti-impérialistes panafricains et de Communistes prennent la mesure des enjeux posés par l’existence, niée et ignorée, de plusieurs façons de concevoir le panafricanisme et à son contenu de classe. Bonne lecture.

PRÉFACE ÉDITION PRÉSENCE AFRICAINE 1954 DE NATIONS NÈGRES ET CULTURE

De nos jours, on a l’habitude de se poser toutes sortes de questions : aussi faut-il se demander s’il était nécessaire d’étudier les problèmes traités dans cet ouvrage. Un examen, même superficiel, de la situation culturelle en Afrique Noire justifie une telle entreprise. En effet, s’il faut en croire les ouvrages occidentaux, c’est en vain qu’on chercherait jusqu’au cœur de la forêt tropicale, une seule civilisation qui, en dernière analyse, serait l’œuvre de Nègres.
Les civilisations éthiopienne et égyptienne, malgré le témoignage formel des Anciens, celles d’Ifé et du Bénin, du Bassin du Tchad, celle de Ghana, toutes celles dites néo-soudanaises (Mali, Gao, etc,), celle du Zambèze (Monomotapa), celles du Congo en plein Équateur, etc, d’après les cénacles de savants occidentaux ont été créées par des Blancs mythiques qui se sont ensuite évanouis comme en un rêve pour laisser les Nègres perpétuer les formes, organisations, techniques, etc, qu’ils avaient inventées.
L’explication de l’origine’ d’une civilisation africaine n’est logique et acceptable, n’est sérieuse, objective et scientifique que si l’on aboutit, par un biais quelconque, à ce blanc mythique dont on ne se soucie point de justifier l’arrivée et l’installation dans ces régions. On comprend aisément comment les savants devaient être conduits au bout de leur raisonnement, de leurs déductions logiques et dialectiques à la notion de "Blancs à peau noire" très répandue dans les milieux des spécialistes de l’Europe. De tels systèmes sont évidemment sans lendemain en ce sens qu’ils manquent totalement de base réelle. Ils ne s’expliquent que par la passion qui ronge leurs auteurs, laquelle transparaît sous les apparences d’objectivité et de sérénité.
Pourtant toutes ces théories "scientifiques" sur le passé africain sont éminemment conséquentes ; elles sont utilitaires, pragmatistes. La vérité, c’est ce qui sert et, ici, ce qui sert le colonialisme : le but est d’arriver, en se couvrant du manteau de la science, à faire croire au Nègre qu’il n’a jamais été responsable de quoi que ce soit de valable, même pas de ce qui existe chez lui. On facilite ainsi l’abandon, le renoncement à toute aspiration nationale chez les hésitants et on renforce les réflexes de subordination chez ceux qui étaient déjà aliénés. C’est pour cette raison qu’il existe de nombreux théoriciens au service du colonialisme tous plus habiles les uns que les autres, dont les idées sont diffusées, enseignées à l’échelle du peuple, au fur et à mesure qu’elles sont élaborées.
L’usage de l’aliénation culturelle comme arme de domination est vieux comme le monde ; chaque fois qu’un peuple en a conquis un autre, il l’a utilisée. Il est édifiant de souligner que ce sont les descendants des Gaulois contre qui César s’était servi de cette arme qui, aujourd’hui, l’emploient contre nous.
"A la valeur singulière de nos troupes, les Gaulois opposaient des inventions de toute espèce ; car ils sont très industrieux et très adroits à imiter et à reproduire tout ce qu’on leur montre" (César, la guerre des Gaules, livre III, paragraphe 22).
On voit bien ici que le conquérant romain déniait aux gaulois rebelles toute capacité de création, c’est-à-dire ce qui fait la valeur suprême de l’homme et ne leur reconnaissait que les qualités, dites inférieures, d’imitation.
A l’heure actuelle, c’est une situation identique que nous trouvons en Afrique et dans tous les pays colonisés. On saisit le danger qu’il y a à s’instruire de notre passé, de notre société, de notre pensée, sans esprit critique, à travers les ouvrages occidentaux.
Devant cette attitude généralisée des conquérants, une réaction naturelle d’autodéfense était à prévoir au sein du peuple africain, réaction tendant, évidemment, à enrayer le mal quotidien que nous font ces armes culturelles redoutables au service de l’occupant. Il n’y avait pas deux manières de s’y prendre : compte tenu de ce qui précède, ces théories sont, à priori, fausses, parce qu’elles ne cherchent pas à atteindre la vérité. Si quelqu’une d’entre elles se souciait de le faire, une éducation occidentale faussée depuis des générations la priverait de la force nécessaire pour y parvenir.
Il devient donc indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaître ; arriver ainsi, par la véritable connaissance de leur passé, à rendre périmées, grotesques et désormais inoffensives ces armes culturelles. Pourtant, cette idée qui devrait n’être qu’un lieu commun est loin d’être évidente pour tous les Africains et l’on peut distinguer : plusieurs tendances à cet égard.

1) Les cosmopolites-scientifiques-modernisants - Cette catégorie groupe tous les Africains qui raisonnent de la manière suivante : fouiller dans les décombres du passé pour y trouver une civilisation africaine est une perte de temps devant l’urgence des problèmes de l’heure, une attitude, pour le moins périmée. Nous devons nous couper de tout ce passé chaotique et barbare et rejoindre le monde moderne technique à la vitesse de l’électron. La planète va s’unifier : il faut se mettre à l’avant-garde du progrès. La science va bientôt résoudre tous ces grands problèmes et rendra caduques ces préoccupations locales et accessoires. On ne saurait avoir d’autres langues de culture que celles de l’Europe qui ont déjà fait leurs preuves : on entend, par là, qu’elles supportent la pensée scientifique moderne et qu’elles sont déjà universelles.
Ce groupe qui comprend des variantes est le plus intéressant à analyser parce qu’il contient les individus les plus atteints de l’aliénation culturelle. Comme on le voit, il n’y a pour eux d’autre issue que l’assimilation. Leur attitude – lorsqu’ils sont sincères – provient d’une cécité culturelle ou de leur incapacité à proposer des solutions concrètes, valables, aux problèmes qu’il faut résoudre pour que l’assimilation cesse d’être une nécessité apparente ; on nie alors l’existence, l’objectivité de ces problèmes : cela évoque l’autruche. Cette attitude n’est, au fond, qu’un piétinement dangereux car elle donne l’illusion de la marche en avant à pas de géant ; elle masque la tendance à déprécier tout ce qui émane de nous. Le poison culturel savamment inoculé dès la plus tendre enfance, est devenu partie intégrante de notre substance et se manifeste dans tous nos jugements. De tels individus seraient conséquents avec eux-mêmes et auraient un bel argument en faveur de leur position s’ils pouvaient constater une attitude analogue à la leur chez les hyper-civilisés qui leur servent de point de mire : les Européens Occidentaux ; s’ils avaient constaté chez ces derniers un mépris et un reniement de toutes leurs valeurs passées pour mieux devenir des Modernes.
Mais c’est précisément le contraire ; et ce sont ces hyper-civilisés, quelles que soient leurs tendances politique ou philosophique qui sont les plus soucieux de sauvegarder leurs cultures nationales respectives. On voit donc que "modernisme" n’est pas synonyme de rupture avec les sources vives du passé. Au contraire, qui dit "modernisme" dit "intégration d’éléments nouveaux" pour se mettre au niveau des autres peuples, mais qui dit "modernisme", "intégration d’éléments nouveaux" suppose un milieu intégrant lequel est la société reposant sur un passé, non pas sur sa partie morte, mais sur la partie vivante et forte d’un passé suffisamment étudié pour que tout un peuple puisse s’y reconnaître.
Encroûter l’âme nationale d’un peuple dans un passé pittoresque et inoffensif parce que suffisamment falsifié est un procédé classique de domination. Mais si l’on veut aller plus loin, si l’on veut effacer un peuple pour prendre sa place dans quelques décades, il faut arriver à désintégrer sa société, c’est-à-dire, amener l’élite – ou ceux que la masse considère comme y appartenant – à participer d’une façon criminelle ou innocente à la désintégration de la société, à la pulvérisation de la part vivante du passé, à laisser périr les valeurs fondamentales (histoire, langues, etc) qui constituaient le ciment de la société. C’est la raison pour laquelle les marxistes les plus avertis, même au cœur du combat le plus rude pour le pain quotidien et l’accession au pouvoir politique, veillent au maintien intégral et à la fortification constante de ces facteurs car ils savent que s’ils ne protégeaient pas ainsi la culture nationale qui garantit la survie de la société pour laquelle ils combattent, leur lutte manquerait d’efficacité.
Un ressortissant de ce groupe pourrait, pour arriver à une conviction, faire le raisonnement suivant qui, sans être brillant, présente l’avantage de conduire à une vérité certaine : "puisque je fais un crédit illimité à ces hyper-civilisés dont la sphère d’idées constitue mon système de référence, toute idée valable contenue dans cette sphère l’est pour moi. Or, ce sont eux qui, tout en soignant scrupuleusement leur histoire, tout en la glorifiant chaque jour, s’acharnent à falsifier systématiquement la mienne. Je peux donc déduire de leur attitude qui est toujours conséquente que, pour un peuple, il est d’un intérêt inestimable de connaître sa vraie histoire". L’humanité ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres ; renoncer prématurément et d’une façon unilatérale, à sa culture nationale pour essayer d’adopter celle d’autrui et appeler cela une simplification des relations internationales et un sens du progrès, c’est se condamner au suicide. Quel est le simple d’esprit qui, aujourd’hui, ne serait pas capable de jouer au "Jules Verne" et de prophétiser ainsi, à la manière de Renan, sur l’an 2000 et les progrès que la science et la société réaliseront d’ici là, et, partant, sur le caractère transitoire de toutes nos préoccupations ? Seulement on oublie que le peuple qui n’est pas pleinement conscient de l’unique chemin historique qui conduit à ces sommets de perfection, à cette ère d’humanité sans couleur, etc, risque de s’égarer en chemin et d’être absent du concert des "nations" à cette époque-là...
Ainsi on voit qu’il n’est pas possible de partager l’attitude de ce premier groupe qui consiste à nier l’efficacité et l’utilité de la lutte contre l’aliénation culturelle, c’est-à-dire à nier l’existence de cette dernière alors qu’elle justifie les trois quarts de notre conduite.
Il n’est pas étonnant que la majorité de ce groupe ne soit pas composée de scientifiques. Bien sûr, il faudra que l’Afrique assimile la pensée scientifique moderne le plus rapidement possible ; on doit même attendre davantage d’elle : pour combler le retard qu’elle a accumulé dans ce domaine depuis quelques siècles, il lui faut entrer sur la scène de l’émulation internationale et contribuer à faire avancer les sciences exactes dans toutes les branches par l’apport de ses propres fils. Mais ne nous faisons pas trop d’illusions : une telle entreprise ne se réalisera pleinement que le jour où l’Afrique sera totalement indépendante. Ce serait un suicide pour le régime colonialiste de permettre la formation de cadres techniques à un rythme efficace dans les pays dominés.A ce sujet, les programmes sont étalés sur une durée suffisante pour que, parallèlement, on ait assez transformé le milieu et le rapport numérique entre colons et indigènes afin que l’Afrique ne soit plus aux Africains. Chaque fois que les colonialistes nous invitent à une collaboration pour un progrès commun de nos deux peuples ils ont cette arrière-pensée d’arriver, avec le temps, à nous supplanter. Voilà pourquoi, tout ce qu’ils nous offrent n’est qu’un vaste mirage qui peut égarer un peuple entier, grâce à la complicité de quelques-uns. On assiste, tout au plus, à l’émergence de quelques individualités brillantes ; mais André Siegfried dira aussitôt qu’on ne peut juger un peuple sur la réalisation de quelques individus, oubliant presque ainsi les bases théoriques de l’individualisme bourgeois occidental qui attribue le progrès de l’humanité à quelques génies.
Il devient donc clair que c’est seulement l’existence d’Etats Africains Indépendants fédérés au sein d’un Gouvernement central démocratique, des côtes libyques de la Méditerranée au Cap, de l’océan atlantique à l’océan indien, qui permettra aux Africains de s’épanouir pleinement et de donner toute leur mesure dans les différents domaines de la création, de se faire respecter – voir aimer – de tuer toutes les formes de paternalisme, de faire tourner une page de la philosophie, de faire progresser l’humanité en rendant possible une fraternisation entre les peuples qui deviendra alors d’autant plus facile qu’elle sétablira entre Etats indépendants au même degrés et non plus entre dominants et dominés.
Aussi les partisans du progrès et du modernisme abstrait qui évitent de poser le problème de cette manière, de mentionner que le progrès auquel ils semblent aspirer n’est pas possible dans le régime colonial où ils se trouvent – dans la mesure où ils ne sont pas simplement des irresponsables – ne peuvent manquer de mesurer la portée de leur attitude.
En conclusion, on peut citer la réponse que Lénine avait faite en de semblable circonstance : Durant sa lutte pour l’accession au pouvoir, le Parti Communiste bolchevik connu les mêmes difficultés et l’on vit des opportunistes développés l’idée du progrès technique et de la formation des cadres comme premier but à atteindre. Lénine répliqua : Pourquoi ne pas d’abord conquérir le pouvoir politique, chausser ensuite des bottes de sept lieues et marcher à pas de géants ?

2) L’intellectuel qui oublié de soigner sa formation marxiste ou celui qui a étudié rapidement le marxisme dans l’absolu sans en avoir jamais envisagé l’application au cas particulier qu’est la réalité sociale de son pays.
Les éléments de cette tendance qualifie, volontiers, notre attitude de : réactionnaire, bourgeoise, raciste, nazie !
Ils pensent, au fond, que les résultats atteints sont trop beaux pour être exacts et ils ont du mal à les admettre.
Il faut, ici, rappeler ce qui vient d’être écrit sur la nécessité pour un peuple de connaître son histoire et de sauvegarder sa culture nationale. Si celles-ci n’ont pas encore été étudiées, c’est un devoir de le faire. Il ne s’agit pas de se créer, de toutes pièces, une histoire plus belle que celle des autres., e manière à doper moralement le peuple pendant la période de lutte pour l’indépendance nationale, mais de partir de cette idée évidente que chaque peuple a une histoire. Ce qui est indispensable à un peuple pour mieux orienter son évolution, c’est de connaître ses origines quelles qu’elles soient. Si par hasard notre histoire est plus belle qu’on ne s’y attendait, ce n’est là qu’un détail heureux qui ne doit plus gêner dès qu’on aura apporté à l’appui assez de preuves objectives, ce qui ne manquera pas d’être fait ici.
Alors que les échafaudages des théoriciens du nazisme ne résistaient pas à la moindre analyse objective des faits, ici plus d’un spécialiste combattra les faits qui sont apportés par des arguments évasifs qui ne satisferont même pas les exigences intellectuelles d’un profane.
On peut également citer Lénine pour faire réfléchir ceux qui craignent une attitude bourgeoise : "Mais vous commettez une erreur si vous en concluez qu’on peut devenir Communiste sans s’être assimilé ce que les connaissances humaines ont accumulé. Il serait erroné de penser qu’il suffit de s’assimiler les mots d’ordre communistes et les conclusions de la science communiste sans s’assimiler la somme de connaissances dont le Communisme est lui même la conséquence... "La culture prolétarienne ne surgit pas toute faite on ne sait d’où, elle n’est pas une invention d’hommes qui se qualifient spécialistes en la matière. Pure absurdité. La culture prolétarienne doit apparaître comme le développement naturel de la somme des connaissances élaborées par l’humanité" (2 octobre 1920).
Ces réflexions générales sur la culture prolétarienne sont applicables au cas particulier de chaque peuple.
On peut se demander ce que pensent nos intellectuels en présence de l’attitude de la chine communiste qui, par soucie de sauvegarder sa culture nationale rejette l’idée de remplacer son écriture hiéroglyphique par les caractères phéniciens universels.
Dans la mesure où il s’agissait de réfuter des idées telles que : la civilisation est d’origine blanche, asiatique ou européenne, il devenait nécessaire – pour éviter toute équivoque sur le contenu des termes – de recourir à des phrases telles que : non, elle est d’origine nègre africaine. Car si on se contentait de l’expression "peuple africain", on manquerait de précision : il ne faut donc pas que le lecteur voie dans l’usage du terme "Nègre" une intention raciste ; qu’il y voie l’unique souci de clarté de l’auteur. Les racistes conscients ou inconscients, se sont ceux qui nous obligent à réfuter leurs écrits par de pareils termes.

3) Les anti-nationalistes formalistes – ce sont ceux qui pourraient être offusqués par le "Nations Nègres et Culture". Le premier titre envisagé – devenu sous titres, parce que trop long – était : "De l’antiquité nègre-égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui" ; sans doute n’est-il pas plus satisfaisant. On peut leur faire remarquer que ce n’est pas parce que Staline a écrit " Le Marxisme et la question nationale et coloniale", un livre dont le titre contient le terme de "national", qu’il fut nationaliste. On ne doit retenir du "nationalisme" que les deux thèmes qu’en retiennent les marxistes :
a) la culture nationale
b) l’indépendance nationale.
D’aucuns se lancent dans une sophistique économiste pour démontrer – on ferait mieux de dire : constater – qu’en cette ère d’interdépendance économique, il est vain de parler d’indépendance nationale. Ceux là, s’ils sont sincères, montrent bien ainsi qu’ils ne voient pas clairement la nature de cette interdépendance. Certes, l’époque des petites économies nationales fermées est révolue et on constate l’existence d’un marché international alimenté en produits de tous les continents grâce à l’acquisition de la vitesse qui a réduit les distances : ce sont là les idées courantes que l’on entend exposer tous les jours.
Quel serait le problème économique qu’aurait à résoudre un État Africain puissant qui s’étendrait sur la quasi totalité du continent, dont les frontières iraient de la Méditerranée libyque au Cap et de l’Océan Atlantique à l’Océan Indien ? Il aurait à vendre sur le marché international ses produits en excédent et à y acheter ce dont il manque le plus, tout en évitant de subir la pression d’un monstre économique quelconque. Considérant le degrés de puissance qu’atteindrait un tel État, il ne dépendrait économiquement des autres qu’autant que ces derniers dépendraient de lui. Telle doit être notre conception de l’interdépendance économique : éviter à tout prix de dépendre des autres plus qu’ils ne dépendent de nous, car il s’ensuivrait, automatiquement, des liens unilatéraux de colonisation et d’exploitation.
C’est ce qui rend impérieuse l’idée de Fédération de tous les États Noirs du continent.
Il est facile d’épiloguer afin de prouver que l’indépendance de la petite colonie du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Dahomey, etc, ne serait qu’illusoire car elles auraient à subir aussitôt toutes sortes de pressions extérieures et tomberaient automatiquement, par le jeu des forces économiques, dans l’orbite d’une grande puissance. La solution fédérale détruit cette objection.
On se demande parfois ce qu’on pourrait assimiler à des Nations en Afrique. Il serait aisé d’appliquer la définition de Staline aux Éthiopiens, Bambaras, Valafs, Zoulous, Yoroubas, etc. Au Soudan, Côte d’Ivoire, Togo, Sénégal, Guinée, Niger, Kenya, Afrique du Sud, Soudan dit "Anglo-Egyptien", existent des noyaux de nations qui se consolideront dans la lutte pour l’indépendance. Tandis qu’on peut prévoir déjà, pour chacune de ces régions – avec peu de chance d’erreur – quelles sont les langues qui s’imposeront ; tandis que la communauté de culture, d’histoire, de psychisme ne fait aucun doute, bien que le milieu géographique présente une certaine unité, il serait vain de chercher à déterminer aujourd’hui quelles seront les frontières exactes de ces Nations. Le problème se réglera comme cela est entrain de faire pour Inde : c’est-à-dire que les frontières actuelles tracées pour la commodité de l’exploitation colonialiste – sinon au hasard – ne sont pas forcément inviolables et nous devons éduquer nos conscience en vue de la rendre apte à accepter une future modification.
En réalité, les Formalistes ont tout simplement peur de ne pas être à la page. Leur attitude masque un certain snobisme intellectuel ; si elle était conséquente – dans le sens de l’intérêt du peuple - elle les conduirait au progressisme, ce qui est loin d’être le cas.
Les milieux colonialistes mènent une campagne orchestrée contre le nationalisme dans les pays dominés, essaient de prendre les devants pour le faire avorter partout ; car notre nationalisme, même le plus chauvin, a des conséquences redoutables pour eux : il pulvérise leurs privilèges et balaient leur domination avec la violence d’un torrent.
Aussi peut-on constater que ceux qui nous enseignent que le nationalisme est dépassé sont :
a) des nationalistes métropolitains bourgeois qui, après avoir lutté dans leur pays et réalisé leurs propres aspirations seraient incommodés par une action similaire de notre part. Ils pourraient nous dire aussi : "mais que deviendrons nous si vous en faites autant" ?
b) des nationalistes métropolitains bourgeois qui s’ignorent : ils n’arrivent pas à se défaire de l’idée que la patrie française doit, d’une manière ou d’une autre, arriver à garder ses colonies. Eux aussi se demandent ce que deviendrait la France sans ses possessions : ils pensent qu’on peut trouver une forme viable de l’Union Française et sont à la recherche d’une formule de rechange. Pour mieux faire apparaître l’anomalie de cette juxtaposition d’une Métropole et de ses colonies, supposons le fait généralisé en Afrique : celle-ci serait alors condamnée à être fragmentée éternellement entre la France, l’Angleterre, le Portugal, l’Espagne, l’Afrique du Sud du Dr Malan, etc. Si on arrivait à masquer un tell morcellement de l’Afrique sous le vocable de progrès et de démocratie, notre pays ferait les frais de la démocratie mondiale en ce sens qu’il resterait divisé et exploité d’une façon unilatérale.
Nous avons donc un devoir à accomplir à l’égard de l’Europe : nous devons l’aider à se guérir des vieilles habitudes contractées par suite de l’exercice du colonialisme, l’amener à saisir le vrai sens de ses intérêts qu’elle n’arrive même plus à localiser. L’Europe toute seule est trop faible et à besoin d’un secours pour arriver à se faire. Or, elle se fera sans retard et sur des bases réellement démocratiques le jour où elle sera persuadée de la perte définitive de l’Afrique ; alors une Fédération européenne apparaîtra comme l’unique solution à tous ceux qui, jusqu’alors, se demandaient ce que deviendrait leur pays sans ses colonies.
4) Il pourrait exister un groupe composé d’éléments pensant que seule la lutte pour le pain quotidien importe, tout le reste n’étant que préoccupation d’intellectuel : il faut éviter de s’embarrasser de faux problèmes. On pourrait alors leur citer en exemple, le cas du Vietnam qui a été obligé de résoudre ces "faux problèmes" dans la jungle où il a fallu institué un enseignement en langue vernaculaire pour la formation des cadres. D’autre part, tout ce qui précède montre que l’on ne s’occupe de ces problèmes de culture que pour donner à cette lutte toute son efficacité pour la transformer en une lutte d’indépendance nationale.
Cet ouvrage n’est pas une "invention" sur des questions données : quiconque voudra se servir du marxisme comme guide d’action sur le terrain africain arrivera sensiblement aux mêmes conclusions.
Mais comprenons nous bien. Je tiens à dire que je ne fais aucune allusion à la véracité de la religion musulmane ou chrétienne. Je pense que tout Africain sérieux qui veut être efficace dans son pays à l’heure actuelle évitera de se livrer à des critiques religieuses. La religion est une affaire personnelle. Ici il est question uniquement des problèmes concrets qui doivent être résolu pour que chaque croyant puisse pratiquer librement sa religion dans des conditions matérielles meilleures. Il serait donc malhonnête de lire ce livre avec l’intention secrète d’y trouver une seul mot permettant de la jeter en criant au blasphème.

Cheikh Anta Diop

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