mercredi, 24 juillet 2019 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Bénin

Le nouveau visage du business des faux médicaments




Le mal n’est pas encore conjuré. Malgré les saisies opérées, les peines d’emprisonnement prononcées, le trafic de faux médicaments se poursuit toujours. Au Bénin, le business des faux médicaments a tout simplement un nouveau visage

L’ingéniosité au service du crime


Légende : Adjégounlè avant l’opération Pangea IX

Dans l’une des récentes publications qu’elle a eu à faire sur la vente illicite des faux médicaments, Mme Flore Nobimè, journaliste au quotidien "L’Evénement Précis" est formelle : « Si le trafic des faux médicaments persiste, c’est bel et bien parce que les marchés parallèles n’ont pas concrètement disparu ». A la témérité des acteurs du secteur qui défient au quotidien la police, la justice, la douane et les normes, s’ajoute une ingéniosité favorisée par les nouveaux moyens de paiement (Mobile Money et Flooz, notamment).
Un an après l’opération Pangea IX menée par le gouvernement béninois avec l’appui de l’Interpol, opération qui a conduit à la saisine et à l’incinération de plusieurs tonnes de faux médicaments, le mal persiste. Adjégounlè, du nom de ces marchés parallèles de vente de faux médicaments, vit toujours. Assises derrière des étalages de vente de produits cosmétiques, de layettes et autres articles, les "Aladja-Amasinnon", (Aladja, vendeuses de médicaments) continuent d’administrer leurs officines informelles avec ingéniosité. Toutes les commandes ou presque se passent par téléphone. Les paiements via Mobile Money ou Flooz et les retraits dans des endroits spécifiques constituent des stratégies pour régler les factures.
« Tout le monde n’est pas le bienvenu chez les "Aladja-Amasinnon". Elles ont d’ailleurs le flair et n’hésitent pas à chasser ceux sur qui pèsent le moindre soupçon », narre Flore Nobimè. Pour sa part, elle a été très chanceuse. Elle s’est fait accompagner de la fille de Major G, un infirmier que connait bien Aladja. « Paracétamol, Flagyl et un antipaludéen », demandent Flore et son accompagnatrice. « Quel antipaludéen ? », interroge Aladja. « L’enfant a environ 10 ans », répondent les clientes de circonstance. « Artefan sera efficace », leur réplique Aladja, qui, sans leur présenter les médicaments, fixe le prix de la boîte d’Artefan à 300 F Cfa (moins de 50 centimes d’Euro). Calculatrice en main, elle fait les comptes. 3.400 F Cfa, soit 5,18 Euros. La facture est réglée au comptant, mais c’est une semaine après que Flore se présente pour avoir ses produits. En pharmacie, on aurait dépensé 7.320 F Cfa, soit 11,16 Euros pour les mêmes produits. Au marché Adjégounlè de Porto-Novo, Affousath vend du "Pure water", mais derrière cette activité se cache une pharmacie informelle gérée aussi par téléphone. Ses gros clients sont des agents de santé.

De la complicité des agents de santé …

L’autre cancer de cette lutte contre les faux médicaments, reste malheureusement, la complicité des agents de santé. En effet, d’après les confidences que nous a faites une vendeuse qui a préféré garder l’anonymat au marché de Ouando (Porto-Novo, capitale du Bénin), « la vente illicite des produits pharmaceutiques ne peut jamais disparaître totalement puisque nos meilleurs clients sont des infirmiers qui opèrent dans des formations sanitaires ». « La demande existe toujours. A nous d’être seulement prudentes pour ne pas subir les rigueurs de la loi », ajoute-t-elle. Approché, un infirmier témoigne aussi sous anonymat : « Dans les hôpitaux, vous êtes face à des cas graves qui nécessitent une action urgente. Les parents n’ont pas souvent les moyens et on est obligé de les soulager avec les produits que nous avons sous la main et qui coûtent moins chers sur le marché noir ». « Ici à Illara (ndlr : village frontalier entre le Bénin et le Nigeria), il n’y a ni pharmacie ni dépôt pharmaceutique. On se débrouille sur le marché noir », confesse un piqueur sauvage du nom de ces agents formés à la hâte dans les nombreuses cliniques privées qui pullulent dans les villes et autres zones reculées du Bénin.
Au centre de santé de Dovi-Dovè dans la commune de Zagnanado, une affaire de médicaments périmés défraie la chronique. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, relatent nos confrères de l’Agence Bénin presse dans leur livraison du 21 juin 2109, est l’administration de six (06) ampoules de Quinine injectable de 600 mg le 22 mai dernier à un patient. Cette injection a entrainé des complications sur le patient. « Pris sur cet acte, l’infirmier du centre a dû présenter ses excuses aux parents du patient qui s’en est sorti après qu’il ai été référé à une autre formation sanitaire », précise nos confrères de l’ABP.

Aux autres causes sous-jacentes

Dans une étude qu’ils ont réalisée, les Docteurs Carmelle Hounnou et Fabien Houngbè ont révélé qu’au nombre des facteurs qui favorisent la persistance du trafic des faux médicaments figurent la proximité avec le Nigeria, le coût élevé des produits en officine, la rupture des stocks au niveau de la CAME (Centrale d’Achat des Médicaments Essentiels), la faible production pharmaceutique locale, la dépendance du pays à 90% des importations des médicaments, la perméabilité du cordon douanier et la déperdition du circuit formel. Les deux chercheurs ont aussi insisté sur les difficultés liées au contrôle du circuit de médicaments au Bénin. Selon eux, « cela constitue d’ailleurs une des difficultés majeures du sous-secteur pharmaceutique en raison de l’insuffisance du personnel de la Direction des pharmacies et de ses structures décentralisées, l’inexistence d’un corps d’inspecteurs assermentés, la multiplicité des sources d’approvisionnement des structures sanitaires privées et publiques, la part importante du revenu sur les médicaments dans le budget de fonctionnement des structures sanitaires… »

Ces insuffisances révélées sont d’ailleurs approuvées par, le Professeur Fernand Gbaguidi, Directeur des pharmacies, des médicaments et des explorations diagnostiques (DPMED). Il énumère les réformes déjà engagées par le gouvernement et qui attendent d’être validées par le Parlement. « En dehors des peines qu’il faut corser, il faut séparer le secteur de la pharmacie du secteur global de la santé et rendre autonome la DPMED en l’érigeant au rang d’Agence », préconise-t-il. Dans la perspective de donner un coup de grâce aux trafiquants, le DPMED a révélé qu’il sera créé une plateforme pharmaceutique. « Dans cette plateforme évolueront les importateurs agréés de médicaments, les grossistes, la police, la douane, les collectivités locales, la justice… Cette plateforme les met sur un réseau électronique auquel ils ont tous accès de façon contrôlée. Ils suivent en temps réel tout ce qui se passe dans le secteur de sorte que si une cuillère de médicament arrive au Bénin, on est censé de savoir quelle a été la fin de vie dudit médicament », a expliqué le DPMED avant d’ajouter que « ce réseau aura pour avantage de voir comment se fait le flux officiel de médicaments et mettre carrément à part le flux parallèle avec les opérations des inspections ». Pour le Professeur Fernand Gbaguidi, « il est aujourd’hui impossible, grâce aux règlements communautaires, au Togo, au Niger et au Burkina-Faso de faire passer n’importe quoi par le Port du Bénin. Si l’autorité de régulation du Niger, du Togo et du Burkina n’informe pas qu’elle a autorisé l’importation de tel médicament, la marchandise ne sortira pas de notre Port ». Mais hélas ! Les textes sont ce qu’ils sont et leur application une autre paire de

Application complaisante des textes


Légende : Des militaires en pleine opération de démantèlement du réseau de faux médicaments

Selon le Professeur Fernand Gbaguidi, « Si la vente des faux médicaments persiste au Bénin malgré les répressions, c’est tout simplement parce que les gens sont à la recherche du gain facile et les sanctions qui doivent suivre ne sont pas corsées ».
Cet avis est d’ailleurs partagé par le Magistrat Ulrich Togbonon, Procureur spécial de la Cour de Répression des Infractions Economiques et la Lutte contre le Terrorisme (CRIET). « La loi n’est pas sévère comme c’est le cas de la répression de la drogue où il est facile d’infliger une peine d’emprisonnement de 25 ans à tout contrevenant », a fait observer Ulrich Togbonon.
Dans la gestion de la crise qui a ébranlé le secteur pharmaceutique courant octobre-décembre 2017 au Bénin, nombreux sont les Béninois qui ont constaté que tous les acteurs de cette saga ont bénéficié d’un traitement presque de faveur. Le Garde des Sceaux béninois, Sévérin Quenum, a ordonné le 20 décembre 2018, la remise en liberté de 1.200 prisonniers au nombre desquels se trouvent les grossistes répartiteurs de produits pharmaceutiques condamnés en mars 2018 dans la rocambolesque affaire dite de faux médicaments. Ceci en exécution d’une mesure de grâce accordée par le Président de la République. Condamnés à quatre ans d’emprisonnement et à une amende de cent millions de F Cfa chacun, les grossistes répartiteurs arrêtés dans le dossier ont vu leur peine réduite en appel à dix-huit mois de prison, cent millions de F Cfa d’amende collective et dix millions de F Cfa d’amende individuelle. A peine dix mois passés en prison, ils recouvrent donc la liberté conditionnée.
Pour rappel, l’affaire des faux médicaments a commencé en décembre 2017 quand la police avait arrêté un trafiquant de faux médicaments, un infirmier exerçant dans une formation sanitaire de la place. Ce dernier indique alors aux enquêteurs que son fournisseur est l’épouse de l’ancien député Atao Hinnouho. C’est le début de l’affaire des faux médicaments qui a conduit à la saisie de 152 tonnes de produits dans des entrepôts appartenant à l’élu, à son interpellation et à celle de plusieurs grossistes répartiteurs mis sous mandat de dépôt, condamnés et graciés. L’élu encore sous mandat de dépôt bénéficie actuellement d’une évacuation sanitaire. Pour Mme Flore Nobimè, la manière dont le volet judiciaire de ce dossier a été réglé peut expliquer la résurgence du trafic des faux médicaments.

D’importantes prises après l’opération Pangea IX

« Nous venons de faire encore une nouvelle saisie d’environ 3500 cartons de faux médicaments ». C’est le message reçu le 23 mai 2019 par la hiérarchie de la douane béninoise. Courant cette date, des agents du Service d’Intervention Rapide du Mono et du Couffo ont intercepté un véhicule BR 4650 RB en provenance du Togo et allant à Cotonou. Ceci, au cours de l’exécution de la note de service n°137 du 23 mai 2019 et en exploitation d’un avis de fraude. Soixante-neuf gros cartons de médicaments ont été découvert abord dudit véhicule.​ A cet exploit s’ajoute un autre. Il est plus récent et date du jeudi 30 mai 2019. A Ekinhoué II (Azovè), dans le département du Couffo, ce sont 280 kgs de produits pharmaceutiques contrefaits qui ont été saisis.
Le mardi 16 avril 2019 déjà, la douane béninoise avait saisi plus de 400 kg de faux médicaments lors d’une opération conduite par la brigade des douanes de Hounsahoué.
Courant février 2019, plus de 700 Kgs de faux médicaments ont été saisis par le service d’intervention rapide de la douane des Départements du Borgou et de l’Alibori. Toutes ces saisies ont été opérées après l’opération Pangea IX. « Ce n’est pas demain la fin », prédisent en tout certains acteurs du secteur, surtout que l’épineuse question de l’accès des populations aux officines agréées persiste.

L’inégale répartition des officines agréées cancérise la lutte

Légende : Des pharmacies modernes de ce genre ne sont disponibles que dans les centres urbains et péri-urbains

Malgré la volonté politique et les lois censées réguler le secteur pharmaceutique au Bénin, plusieurs raisons plombent encore les résultats attendus de la lutte efficace contre les faux médicaments. Au nombre de celles-ci, l’inégale répartition d’officines agréées sur l’ensemble du territoire national occupe une place de choix. Lorsqu’on analyse en effet l’actuelle carte pharmaceutique du Bénin, avec plus de deux cents officines et dépôts autorisés à ce jour (source : DPMED), on constate tristement que les officines qui existent sont plus concentrées dans les zones urbaines et périurbaines que dans les zones rurales. Ce que ne conteste d’ailleurs pas le Professeur Fernand Gbaguidi qui nuance. Pour lui, cela ne devrait pas constituer un facteur de persistance du trafic de faux médicaments, même si c’est malheureusement le cas. « L’ouverture des officines répond à des règles très rigoureuses en rapport avec la taille de la population, la présence de structures sanitaires et autres. C’est un paramètre très délicat qu’on gère avec l’ordre des pharmaciens », a-t-il expliqué. Et pour lui, « la nouvelle carte pharmaceutique du Bénin en cours de réalisation avec l’Ordre des pharmaciens du Bénin pourrait permettre de combler le vide créé en ce moment dans certaines localités du pays et qui favorise la vente illicite des produits pharmaceutiques ». Mais en attendant, Adjégounlè va continuer par dicter malheureusement sa loi !

Dossier réalisé par El-Hadj Affissou Anonrin
avec le soutien de l’ambassade des USA

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